Bon voyons.
Tu me demandes ça, ce n'est pas facile.
Tu sais bien que seule la poésie préserve jalousement ce regard détourné, qui a comme un air de pudeur, comme quelque chose qui pourrait être faux...
Si tel est ton souhait je déshabille enfin mes mots.
Enfin à mon tour de te faire languir.
Tout a commencé comme chacun, et a continué comme pas mal de monde.
Je suis né, j'ai vécu - un peu- et j'ai travaillé - surtout-.
Pour satisfaire les exigences de mon père, qui sont devenues peu à peu les miennes, je me suis détruit, et n'ai su voir la beauté du monde qu'à travers l'étroite fenêtre de la même beauté d'un mot déjà lu dans un livre. Curieux et raisonnable, je crois avoir toujours écrit comme machinalement, comme découpant des images dans des livres et les recollant au bon endroit. Le plus dur a été d'apprendre à en inventer de nouvelles, ou tout du moins de copier innocemment et furtivement les plus belles d'entre elles. Je n'ai jamais été réellement poussé vers l'écriture, alors que j'ai toujours connu le dédain apparent de mon père pour ma réussite scolaire, excepté dans certaines occasions, où en bon protestant, il laissait discrètement éclater ce qui pouvait ressembler à de la fierté. Mais si j'avais été comblé au quotidien de compliments dégoulinants, je pense que je n'aurais pas eu cette même volonté de réussir.
Ma vie a été tellement imprégnée de cet engrangement de connaissances, que jusqu'à mes 14 ans, je suis incapable d'en séparer les vagues autrement que selon mon niveau d'études.
Je ne m'abaisserais pas à énumérer les défauts de mon passage à l'école, si ce n'est peut-être une fermeture d'esprit extrême, une paranoïa peu commune, saupoudrez d'une louche de prétention ridicule, ajoutez une naïveté tombée de l'arbre, et laissez s'enfoncer dans son bouillon infantile, jusqu'à ce que le tout déborde et s'échappe. Ici, l'auteur fait usage de deux figures de style, une prétérition et une métaphore filée, dans le seul but d'atténuer le pathétique de son enfance, et le mépris qu'il ressent quant à cette époque.
Et là, tout s'écroule, j'entre au collège, où tous veulent me rendre normal [ ils en étaient à deux doigts ! ]. Et c'est tout misérable que je me retrouve troisième de ma classe. Troisième parmi ces ombres que je méprise déjà ! Outrage vite réparé, ce qui me confortera dans cette même prétention qui me suivra jusqu'à la classe de troisième, où je ferai enfin une découverte qui bouleversera ma vie ( j'en fais peut-être un peu beaucoup, mais je ne suis pas si loin de la réalité... et puis bon, si je ne peux même plus te plonger dans une boue d'hyperboles ( n'en fait-on déjà plus de l'or? ), où va le monde? ). Cette première année fut désastreuse. Ne m'appuyant que sur l'appui branlant de quelques amis, rescapés de la larmoyante séparation de l'entrée au collège, je me retrouvai déjà seul, car le troisième d'un groupe de deux, et j'eus donc à me tourner vers d'autres. Mais eux aussi me tournaient le dos, que faire, j'étais peut-être trop différent, je n'exhibais peut-être pas assez d'argent dans mes vêtements, j'avais peut-être les cheveux trop longs à leur goût, mon vocabulaire se limitait peut-être trop à celui de mes parents et celui de mes chers livres, peut-être ces derniers me valurent-ils trop de compliments de ma professeur de français? Cette jalousie partagée et ce mépris exacerbé me poussèrent à me glisser enfin dans ce moule trop réduit. Je décapitai mes cheveux et abattis la carte de crédit paternelle ( très réticente à cette entreprise, car décidée à survivre ) à grands coups de chaussures et pantalons divers, me laissant entrevoir lors de l'achat le visage souriant de connivence de mes chers congénères si coûteux. Je participai même à l'Aumônerie de mon lycée adoré, si proprement catholique ! J'ai même cru en dieu ! Quelle ironie, pour quelque un dont le surnom actuel de lycée est Satan... Mon père cautionnait également peu ces « bondieuseries », ces « cagoteries », il eut préféré me voir « parpaillot », bien que ce fût loin d'être sa priorité... Mais moi comme eux sentions bien que je n'étais pas fait pour être ainsi, aussi, je ne m'intégrai jamais réellement. Je n'étais pas capable d'être banal, mais la démonstration la plus évidente de ma bêtise réside en réalité dans l'incapacité de le réaliser dont je faisais preuve. Quelle lourdeur de style ! Mais je le réalise à présent. Moi qui tentais de me rapprocher de mes semblables, j'ai cru un moment qu'ils m'avaient accepté. Mais comme le nouvel arrivant reste toujours exclu de la meute, je réalise à quel point mon erreur de jeune loup était grossière...
Dernièrement, une nouvelle tendance est née chez moi.
Je prends parfois plaisir à me remémorer les non-événements de ma non-enfance, ces temps où je me rendais à l'école. Comme un vieillard un peu fermé, j'aime repasser ma nostalgie au gramophone de mes souvenirs, j'aime me rappeler que dans ces rues dont je n'oublierai jamais le nom, ont vécu ces fantômes de mon enfance... J'aime me dire que, si je connais le rejet des masses depuis mon entrée au collège, j'ai eu de réelles amitiés, comme semblent en témoigner ces portes secrètes, anonymes pour tous ceux que je côtoie au quotidien, mais qui portent pour moi un nom. A ce carrefour, j'aperçois quatre morceaux de ma jeunesse brisée, et sur le noir chemin vers la lassitude et l'incompréhension, je ramasse quelques éclats du miroir de ma vie...
Mais ces années de collège, ces années de misère passèrent, et quand je me les rappelle aujourd'hui, je sens comme la caresse du sang sur mon corps, comme la douceur de l'enfance, mêlée au rejet absolu de ces années d'ennui et de niaiserie.
Je crois que j'étais parfaitement heureux, car parfaitement con : je n'étais rien.
Mais c'est soudain la fin des années d'adaptation, car en troisième, l'amour. Ou tout du moins, son triste reflet. Après un mois, cette relation qui avait perdu tout son intérêt en naissant, mourut. Et m'entraîna avec elle. Je croyais alors dur comme fer l'aimer, ce petit être si lointain, mais il faut me comprendre. Je n'avais connu qu'un amour d'enfant, à l'école, où peu de choses laissait présager mon futur brumeux, quoiqu'un vent de solitude commençât à se dessiner dans le vague des années... Et tout d'un coup, je romps avec elle comme avec la vie sans les avoir connues. J'invente souvent cette image : elle me regarde, me traverse, et me dit fièrement : « Attends, t'as un peu de soleil dans tes larmes ». Et un ongle surverni m'arrache de l'½il ce brin d'espoir. J'explose de douleur, je me lamente, et ce désespoir, ce mot inévitable dans le moindre de mes textes de l'époque, déteint sur mes vêtements, qui au lieu d'une façade de bonheur deviennent peu à peu une véritable ode à ma mélancolie. Je dis bien peu à peu, car je tenais au début à sombrer d'un stéréotype à un autre, mais j'étais bien loin d'être ce que je croyais. Mais lorsque l'on me le fit remarquer, je me confortais encore plus dans cet extrémisme imbécile et voulus tout faire pour que l'on ne puisse plus jamais me dire : « Tu sais, il y a plus gothique que toi... ». Heureusement, je n'y parvins jamais. Je n'ai jamais réussi à me fondre dans une image déjà réservée. Mais le fait le plus marquant de cette année pourtant sans intérêt est évidemment la découverte de ma cousine Aurore. Mon aînée de deux ans, je ne la voyais jusqu'alors qu'à l'occasion de dîners familiaux. Et j'ai découvert grâce à elle un monde nouveau, un monde moins gris. C'est grâce à elle que j'ai finalement rencontré, trop jeune peut-être, un amour trop grand pour mon petit corps, un amour qui me suit depuis ce jour de juillet où j'ai rencontré Emmanuelle. Elle et ses défauts. Sa distance et sa proximité qui se confondent et s'étreignent, son retard constant, sa prétention mêlée d'admiration pour le reste du monde, son optimisme noir, son pessimisme enjoué ( nous sommes blasés, ce n'est pas une bonne définition, nous sommes détachés, nous sommes lointains, nous sommes fermés, nous sommes fous, mais pas blasés ), son mépris pour tout espagnol qui n'est pas le sien, son incapacité à entrevoir ce que vivent les gens, sa schizophrénie simulée qui sert d'excuse à chaque déraison... Cet amour pour elle a pris différentes formes : elle n'était pour moi en troisième qu'une fille un peu plus âgée perdue dans la masse de celles avec lesquelles on peut avoir une relation sans intérêt, puis, j'ai nourri l'espoir secret qu'un autre rapport était possible. Seulement, ces rêves se sont effacés avec l'âge, briseur d'espoirs...
Elle ne m'a pourtant jamais inspiré. Il est vrai que les femmes inspirent. En troisième, j'ai fait comme peinturlurer de noir des feuilles entières. Puis j'ai délayé le noir, l'ai affiné, lui ai accordé une dimension. Et finalement, j'ai trouvé une forme de poésie, un peu comme toi, secrètement réelle, terriblement évidente et trouble, qui me convient. Et toi, ma chérie, tu fais comment pour trouver ta femme inspiratrice du haut de ton sourire illuminé? C'est toi qui guide mes mots, je ne suis qu'un voile traversé par le piquant des roses de ton portrait.
Finalement, j'y reviens. Après cette phase d'adaptation, et de provocation pitoyable, qui m'a finalement mené dans l'heureux bureau de mon cher directeur, j'ai décidé de n'être que moi. Pas un miroir pour tous ces narcisses trop heureux de pouvoir s'admirer constamment. Je suis devenu moi, j'ai donc retrouvé mon enfance, tout en la dépoussiérant, j'en ai extirpé toute la niaiserie poisseuse qui me suivait. J'ai donc retrouvé tout mon mépris pour mon établissement, et ceux qui le composaient. Il m'arrive avec quelques-uns d'entre eux ( une dizaine, tout au plus ), d'arriver à oublier que je m'ennuie. Ils me détestent peut-être moins qu'avant, ayant compris l'avantage que l'on pouvait tirer que quelqu'un de pas trop égoïste travaillant bien. Certains s'acharnent pourtant à me haïr. Mais ce que j'attends d'eux, c'est un mépris complet, je veux être ignoré. Je ne veux pas être comme eux, je n'aspire qu'à m'échapper enfin de cet univers qui m'a déjà trop détruit, et je m'en détache aujourd'hui comme je le peux, à savoir enfermé entre deux pages d'un livre, ou même de mes propre feuillets. Je lis et écris pour le plaisir. Mes mots n'ont pas d'autre ambition que d'être ce qu'ils sont, ceux des autres l'ignorent, mais ils deviennent miens. Je suis un tel menteur... J'affirme, je claironne que l'écriture, que l'art est un plaisir. Non, c'est une angélique délivrance à un mal inhumain, voilà en quoi il est plaisir. Mais avant tout, il est destruction. Notre art part d'un effondrement, et se reforme, je ne fais que modeler des larmes, m'extirper un n½ud dans le ventre, étaler mon sang sur du papier. Pour écrire, je dois observer, pour observer avec mes yeux, je dois être autre, pour être autre, je dois être seul. La solitude assassine, car même choisie, elle finit par être subie. En voulant écrire, je m'ouvre les veines, en voulant de l'art, je me tue. J'entends que l'art est le seul espoir de l'homme, mais même Baudelaire, qui est-ce qu'il est, disons-le, n'ayons pas peur des mots, affirme le contraire. L'art échoue, et parce que l'artiste ne veut que l'Idéal, qu'il ne peut pas atteindre, le Spleen triomphe. Pour ma part, j'ai découvert en lisant les romantiques, que je pouvais souffrir, en lisant les symbolistes, que je pouvais m'effondrer après avoir tendu la main vers le rêve toute ma jeunesse, en lisant des poètes du XXème siècle, que je pouvais mourir fou, et en lisant Sartre, que je n'étais qu'un con. C'était de loin le plus rassurant.
Voilà tout ce que je me suis réservé pour l'instant, car je ne dois pas compter sur la vie pour me montrer dans quelles empreintes marcher.
Je ne sais pas ce que je veux vivre, mais je sais déjà où.
J'aimerais bien vivre sous la nuit.
Et, question conne, réponse pas mieux : le verre est à moitié vide.
Tu crois que c'est du génie qui jaillit du paradis lumineux, mais ce n'est finalement que fumée tout aussi artificielle.
Nous ne sommes que des oripeaux de notre originalité, flottons fièrement au vent de la liberté.
Laisse toujours ton corps vagabonder d'un monde à un autre.
- Ma Laura, mon amour quotidien, le seul qui ne sait ni s'émousser ni se briser, je te dédie ces maux miséreux, qui sont en partie ton ½uvre, car si j'ai cru modeler des mots, j'avais déjà subi le contact froid de tes doigts sur ma chair, me transformant selon ta volonté.
Phoque-pagaie, phoque-pagaie...