I
J'habite par vos mots des époques déchues,
Ces sommets de lettres de la Grande Moscou
Ces lits de feu glacé que je n'ai pas connus,
Les secrets des ces steppes que la nuit dénoue,
Et je revois toujours ces vampires d'esprit
Qui répandaient au vent les braises de nos vies.
Il ne fait plus froid.
Il ne fera plus jamais froid.
II
Ne te masque pas à moi comme cette grêle aux fines plumes qui vient s'alanguir sur les touches de mon éther.
Dans un ultime souffle, laisse-moi t'implorer,
Abandonne mes songes, dérobe-toi à moi
En fuyant vers l'oubli, apprends à dépeupler
Mes nuits auxquelles il semble qu'un seul être manque.
Saisis les vapeurs de ma solitude, s'éternisant dans les glaces de la Kolyma.
Mais toujours laisse-moi les espaces de sang
Les amples vices de tes nuées les plus douces.
O, toi qui rougeoyais sur les vagues de l'aube,
Et semais la beauté dans les plis de ta robe,
Toi que j'ai statufiée, aimée et dénudée
Toi que j'ai dévoilée, de mes nuits disparues
Toi dont j'ai su aimer le corps dépossédé,
Ne t'évanouis pas comme tu es apparue.
III
Quelques gouttes sucrées et imbibées d'absinthe
Et les retombées vertes qui s'imposent à moi -
Versifie ta vie,
A chaque éveil, arrache une poésie,
Fais de tout instant un symbole,
Ô grandeur, hautbois des enfers et volutes des anges !
Oui, le démon, le fou, l'admiré et le craint,
L'immortel Orjeni empoisonne vos rues.
Que le monde le sache ! Que le monde frémisse !
Je rampe parmi vous et je vivrai toujours !
O lecteur, ô toi qui n'es ni mon semblable ni mon frère. Laisse-moi te confier ce secret clandestin. Jette vite au feu ces pages empoisonnées, avant que le venin de mon livre ne traverse ta peau, que l'encre ne pénètre tes mains, et voyage dans tes veines.
Tu l'ignores peut-être encore, mais tu as tenu entre tes mains l'affreux portrait de ma jeunesse, de mon vice et de mon impudeur. Et ce portrait vieillira pour moi, il se fondra dans les ruissellements de l'époque, tandis que je le regarderai passer, flottant sur la vase, je verrai sa couverture infecte se charger d'eau trouble, et je resterai droit et sombre sur la rive.
Tu as un jour craint Maldoror. Tu as lâché ce recueil de chants avec frayeur, de peur que son mal ne pénètre ton âme. Et dès lors, chaque soir, dans les venelles étroites, tu pries pour ne jamais voir paraître cet ange au manteau noir, ce sublime démon, dont les mots que tu ne veux pas entendre s'imposent à ton oreille, à l'heure où le sommeil tourne encore autour de ton visage.
Toi qui as craint Maldoror, crains moi encore plus, crains Orjeni, crains Espasion, crains Oniris et Occide, Iphidia et Morero, cette foule de noms, car ils sont les témoins muets de ma lente plongée au c½ur de l'horreur, de ma perte d'innocence et de miséricorde, de l'avènement de ma dépravation, de ma perversité, de ma folie.